Pour endiguer la défiance croissante de la population française envers le monde politique, avec le risque d’un boulevard offert aux extrémismes, la synarchie offre une alternative intéressante. En séparant notamment l’autorité du pouvoir.
Barrer la route. Barrer la route au Rassemblement national, barrer la route à la France insoumise, telle est l’expression favorite lors de ces élections municipales françaises. Quelle ambition ! Où sont les vrais projets de société, à l’échelle communale, régionale, nationale et européenne ? Le désenchantement a atteint des sommets au sein de la population. Preuve en est l’abstention électorale en constante progression depuis plusieurs décennies qui met sérieusement à mal le fonctionnement de la démocratie représentative. Lors des élections législatives anticipées de 2024, près d’un électeur sur trois ne s’est pas rendu aux urnes. Au second tour des municipales de 2026, l’abstention a atteint près de 43%.
Les élections, qu’elles soient locales législatives ou présidentielles, mettent en évidence les limites du système politique de représentation qui met en scène, au sens théâtral du terme, des femmes et des hommes politiques toujours plus déconnectés de la population. La démocratie est devenue une caricature, désagrégée par des partis dont les programmes sont de moins en moins crédibles et respectés. Qui plus est, ces programmes ne sont même plus mis en valeur car tout se joue sur l’émotion, des petites phrases assassines aux diffamations et calomnies.
L’autorité séparée du pouvoir
Il existe pourtant un système de gouvernance totalement occulté qui implique notamment la séparation de l’autorité et du pouvoir. L’autorité appartient à quiconque enseigne quelque chose de bon et personne ne peut l’en déposséder. Un médecin fait « autorité » en matière de médecine et sa compétence ne peut être déléguée à une personne qui n’a aucune connaissance médicale. Le pouvoir, au contraire, doit être délégué par une personne ou un groupe ayant autorité et on peut le retirer à celle ou celui qui l’exerce. Ce système s’appelle la synarchie. Il a été analysé en profondeur par l’écrivain et érudit Alexandre Saint-Yves d’Alveydre, à la fin du XIXème siècle.
Il y a quelque quarante ans, j’ai rencontré à Paris le polytechnicien Jacques Weiss (aujourd’hui décédé) qui a synthétisé les œuvres de Saint-Yves d’Alveydre dans un livre aujourd’hui épuisé (La Synarchie, Robert Laffont). J’ai aussi abordé ce thème avec feu Michel Jobert, fondateur du Mouvement des démocrates auquel j’ai appartenu. L’ancien ministre français des affaires étrangères trouvait l’idée intéressante mais bien trop difficile à réaliser. Mais, en un demi-siècle, le monde a sensiblement évolué, aussi bien dans les mentalités que dans la technologie. Et ce qui semblait hors de portée hier pourrait bien devenir accessible aujourd’hui.
Selon Saint-Yves d’Alveydre, la synarchie a bel et bien fonctionné, notamment en France du 14ème au 16ème siècle, quand les rois prenaient la peine de convoquer régulièrement les états généraux. Le peuple écrivait ses doléances dans des cahiers, revendications purement sociales et exprimées par profession avant d’être synthétisées dans les trois ordres d’alors, le clergé (qui serait aujourd’hui l’enseignement), la noblesse (la justice et la police) et le tiers état (l’économie). Toujours aux yeux de Saint-Yves d’Alveydre, en négligeant la convocation des états généraux, les rois de France auraient dès le 16ème siècle contribué à alimenter la Révolution deux siècles plus tard. La population française n’acceptait plus de se voir dirigée par une caste de privilégiés tenant tous les leviers du pouvoir.
Une synarchie revisitée en 2026
Il serait bien sûr absurde de reproduire au 21ème siècle la synarchie telle qu’elle a fonctionné en France dans le passé. Mais, à la faveur du développement des réseaux sociaux, du WEB et de l’IA, permettre aux citoyens de se consulter eux-mêmes sur leurs propres besoins et souhaits serait une piste à explorer. Pourquoi ne pas imaginer, par exemple, des états généraux de l’enseignement, de l’énergie ou de la sécurité, rassemblant des professionnels dans chacun de ces domaines ainsi que – et c’est très important – des membres de la société civile qui agiraient comme contrepoids à toute dérive corporatiste ? A l’issue de chacun de ces états généraux, une synthèse des propositions de réforme serait élaborée. Ces dernières, fruits d’une réflexion collective citoyenne, feraient « autorité » et se traduiraient ensuite par des lois et règlements élaborés par un corps d’élus « politiques » tenus de respecter les orientations prises par les états généraux respectifs.
Les conventions citoyennes, un échec programmé
Les conventions citoyennes mises en œuvre par Emmanuel Macron auraient pu devenir l’esquisse de l’esquisse d’une synarchie. La première lancée en 2019 était intitulée « La convention citoyenne pour le climat ». La deuxième, « la convention citoyenne sur la fin de vie », remonte à 2022. À chaque fois,150 citoyennes et citoyens sont tirés au sort, en étant représentatifs de la population française. Le président leur a posé une question sur un sujet qui a fait écho dans le débat public et ils ont débattu entre eux, interrogé des experts et formulé des propositions.
Pour la convention citoyenne sur le climat, par exemple, il leur a été demandé de trouver des solutions et des propositions pour réduire les émissions de gaz à effet de serre d’au moins 40%. Après huit mois de travail, d’auditions et de débats, les tirés au sort ont fait 149 propositions de mesures qui devaient être reprises sans filtre, avait promis Emmanuel Macron. Sauf que 100 de leurs propositions ont été mises en œuvre totalement ou partiellement. Le mot « partiellement » a son importance. Par exemple, concernant la proposition « supprimer tous les plastiques à usage unique dès 2023 », elle est bien prise en compte dans la loi anti-gaspillage pour une économie circulaire, mais la sortie des emballages plastique à usage unique est, elle, repoussée en 2040. Et c’est le cas pour beaucoup des mesures retenues et considérées comme « mises en œuvre ». C’est ce qu’ont critiqué les 150 tirés au sort après coup : pour eux, seulement une dizaine de leurs propositions ont été prises en compte sans filtre ou modification. Au vrai, nous sommes bien loin de la synarchie, ne serait-ce que parce que ces propositions qui font autorité n’ont aucune force obligatoire. Le monde politique les a en grande partie balayées, créant une grande frustration auprès de leurs auteurs.
La synarchie, une utopie, vraiment ?
La synarchie vue par Saint-Yves d’Alveydre (et qui n’a rien à voir avec des mouvements contemporains occultes qui l’ont dangereusement travestie) est peut-être une utopie. Mais cette dernière ne mérite-t-elle pas un commencement de réflexion ? Elle va en tous cas plus loin que le système suisse – de loin le moins pire – qui mélange représentation parlementaire et suffrage universel direct par le jeu des initiatives populaires et des référendums.
Assurément, la synarchie signe la fin de la politique spectacle, des promesses non tenues, des visions électoralistes à très court terme, d’où le total manque d’intérêt qu’elle peut susciter auprès de tous ceux qui sont attachés à un système désormais clairement obsolète. Mais si, tôt ou tard, nos démocraties représentatives doivent ouvrir la voie au populisme avec, en ligne de mire, la généralisation des dictatures, à quoi bon s’accrocher à de tels lambeaux de la vie citoyenne ? Ne serait-il pas temps d’imaginer d’autres voies comme celle des nouveaux états généraux du 21ème siècle ?